UnDeux


   
 

                                              La partie de chasse

Je n'avais jamais tenu un fusil de chasse de ma vie. Le Principal du collège, à la fin du dernier conseil de classe, nous avait  pris à part et discrètement invités, ma femme et moi, à participer à une chasse au sanglier dans Les Dombières, vers Arras, pour le 11 novembre. Il ferait passer le " fiston " en 4ème - " en échange..." avait-il précisé. Bon, va pour la chasse au sanglier. Sinon c'était le C.E.T de maçonnerie. Je ne connaissais pas les raisons de ce geste, rien ne nous réunissait intellectuellement et encore moins physiquement - il était très laid - et j'ignorais aussi tout de cette pratique guerrière que j'estimais archaïque et cruelle, comme tout un chacun. Je n'aimais pas ce type avec sa tête de Tarass-Boulba. Il ressemblait à un ogre, avec ses petites lunettes rondes, son torse épais, sa barbichette noire, mais tout le monde le trouvait compétent, " à l'écoute " comme disait si bien un psycho qui avait son fils dans la même classe que le mien. Ma femme ne pouvait pas lui avoir tapé dans l'oeil non plus, elle était depuis longtemps dépourvue de tout attrait sexuel ou autre et son vocabulaire, après son accident de vélo, se limitait à trois ou quatre mots crus, beuglés sans raison, en même temps qu' une série de sévères tics  nerveux lui dévorait le visage : au bout de cinq minutes, n'importe qui regardait ailleurs d'un air embarrassé, et le Principal comme les autres. Moi, je m'étais habitué et depuis des mois comme retiré au bout de  moi-même, pour me consacrer à un unique passe-temps - tue-le-temps, devrais-je dire : le recensement. Je recensais intensément chaque soir tout ce que je pouvais. J'avais tout essayé - la lecture de "La Croix", les maquettes de camions de pompiers,  les mots-fléchés niveau 5, l'apnée en lavabo, la collection de blagues de papillotes, l'apprentissage du wolof... - mais c'est le recensement qui m'avait sorti de l'état léthargique dans lequel je me trouvais à la sortie du coma de ma femme. Quatorze mois à espérer et soudain le réveil. Elle m'avait immédiatement reconnu en plus. Et  ses premières paroles qui allaient  devenir  une ritournelle après ce long  sommeil : " Enculé ! Salopard ! Pourri ! ". Quatorze mois à la veiller, à m'occuper de tout, à prier pour que cesse sa douleur - et la mienne. Pour en arriver là... Cet accident de vélo ! Un cadeau d'anniversaire de sa boîte, ses collègues trouvaient qu'elle prenait un peu trop de poids et son DRH lui avait laissé une dernière chance, avant un licenciement pour perte de confiance. Un bus de touristes allemands à la retraite en pleine poire, à l'aube. Tous des anciens nazis, en pèlerinage sur leurs anciens lieux de pogroms, qui avaient tout fait pour empêcher une indemnisation quand ils avaient appris le nom qu'elle portait. J'avais vite renoncé à toute action en justice, la guerre ils l'avaient cette fois bien gagnée et je n'avais pas voulu collaboré. Il ne me restait plus que le recensement. Mes listes de recensement. Mes cahiers de recensement. Ma passion du recensement. Parce que la vie, je n'y croyais plus bien.

J'avais acheté tout l'attirail à crédit, des bottes au chapeau. Je ne voulais pas être trop ridicule devant tout ce beau monde de l'Education et il restait encore pas mal d'années scolaires à faire passer au " fiston ". Un bon placement à moyen terme avec peut-être un retour sur investissement en quinze ans, quand il sera avocat ou médecin. J'avais accompagné ma femme -  " Enculé ! Salopard ! Pourri ! " - à une vente de charité et je lui avais trouvé une jupe et un manteau en velours corrects, presque à sa taille. Je ne fais jamais les choses à moitié, je potassais la matière : le soir, je louais des cassettes sur les safaris au Kenya, la pêche au gros et le massacre des phoques en Alaska. Je m'imprégnais de sang. J'apprenais quelques mots anglais  - pool ! - et prenais quelques pauses machistes devant la glace. Je me transformais lentement en guerrier, m'aiguisais comme un couteau de trappeur. Je lisais le catalogue 1966 de Manufrance, un traité de balistique, la " Vie des Bêtes en milieu tempéré ", un livre de recettes " Le Gibier des Grands " et les " Aventures de Davy Crocket " en BD. L'Armistice approchait. J'apprenais aussi par coeur un manuel de survie au cas où. Je mangeais cru pendant quelques jours mais des crampes intestinales sévères m'obligèrent à arrêter cette expérience qui m'endurcit néanmoins au niveau sphinctérien. Je sortais dans le parc voisin la nuit, écoutait les bruissements nocturnes, les feulements des animaux urbains, les cris des disputes entre prostituées, puis les cris des prostituées qui se faisaient rouer de coups par leur mac, qui eux-mêmes se faisaient tabasser par les flics des Moeurs. Ma vision de nuit s'affûtait, j'arrivais à rentrer désormais chez moi sans regarder le nom des rues, moi qui n'avais jamais eu le sens de l'orientation. Mon odorat repérait les merdes de chiens à dix pas, je ne marchais presque plus dedans.

Les Dombières, vers Arras, sont une zone de marécages putrides s'étalant sur une dizaine de kilomètres carrés, peuplés d'un gibier d'eau abondant  et entourés de  forêts de bouleaux géants et d'acacias nains, où s'ébrouent quantités de cerfs, biches, daims, ragondins, sangliers. Nous avons mis du temps à les trouver, ces Dombières sans âme qui vive à la ronde. Frigorifiés dans notre R6 jaune, partis vers 4 heures du matin, nous arrivâmes, ma femme endormie et moi, vers 6 heures alors que se levait au-dessus des touffes de joncs jaunes et des brumes saturées de relents toxiques - une usine de retraitement de thermomètres au mercure sévissait à une vingtaine de kilomètres - un pâle soleil d'automne.Toute un aréopage de chasseurs goguenards nous attendait dans une clairière où étaient garés leurs 4/4. Hommes et femmes, je reconnaissais tout le gratin : profs de dessin, de sciences nat., de gym, d'anglais, de technologie, de latin et caetera ! Armés jusqu'aux dents. Certains visages étaient même enduits de peinture verte et grise, assortis aux bérets et casquettes. Ils semblaient former un groupe armé homogène, déterminé et discipliné. Ils parlaient à voie basse en langage codé et même en signes.

Un fusil était négligemment posé contre un arbre et je n'avais jamais tenu un fusil de guerre de ma vie. Et bien je ne l'ai pas tenu longtemps. C'était un fusil semi-automatique 22 long rifle " Ribbentrop " et j'en caressais à peine la crosse en ébène qu'un prof de technologie me l'arrachait des mains violemment. Le Principal s'avança alors vers nous, nous salua  d'un bref hochement de tête - les autres formèrent  lentement un cercle autour de nous - et à partir de ce moment, je n'ai plus très bien compris, mais je savais qu'il ne plaisantait pas du tout. Il éructait comme une sorte de discours officiel des années 30, une diatribe envers les cancres et leurs parents incompétents, la décadence et la dégénérescence de l'Empire Colonial, la baisse du niveau, l'incurie des Pouvoirs Publics, la nécessité d'une élite par le biais de la sélection naturelle. Je ne saisissais pas pas grand chose et ma femme n'écoutait pas, obnubilée par un vol de canards à l'horizon, dont elle essayait de suivre le vol en se tordant le cou. Le ton de Tarass-Boulba allait crescendo et l'ambiance autour de nous aussi, chaque phrase du Principal recueillant fortes et bruyantes acclamations et approbations :   " Ouais ! Sûr ! C'est ça chef ! ". Il me postillonnait maintenant en plein visage, la bave aux lèvres, les yeux globuleux exorbités par la haine, en s'excitant contre ceux qui n'auraient JAMAIS du avoir d'enfants, qui n'avaient JAMAIS su les élever et la méthode radicale pour enrayer ce fléau à JAMAIS : " L'éradication ! "  Les autres  répétèrent ce mot d'ordre plusieurs fois, comme dans leur manif du 1er mai : " E-RA-DICATION ! E-RA-DICATION ! ". Certains profs levaient même le poing. " Vas-y cours connard ! " me cria soudain le Principal dans un rire dément, en tirant en l'air. La détonation nous fit tous sursauter. Je lui demandais quand même si connard prenait  bien un d à la fin , attrapait par le bras ma femme en pleine crise de tétanie  - " Enculé ! Salopard ! Pourri ! " - tandis que d'autres coups de feu et des cris d'Indiens à la Nicolas Hulot  - " Wouh ! Yawouh ! Yahah ! " -retentissaient dans l'air humide.

Combien de kilomètres avons-nous courus ? Combien de fois sommes-nous tombés ?  Avons-nous rampé, nagé, volé pendant qu'ils nous cernaient ? Les balles sifflaient régulièrement à nos oreilles et nos genoux s'arrachaient difficilement à la vase puante. Nos corps se brisaient comme les branches qui nous cinglaient le visage. Je ne quittais pas la main de ma femme, qui me devançait maintenant, jusqu'à ce qu'un prof  d'arts plastiques, armé d'un sabre japonais - construit en allumettes de ses propres mains  apparemment -nous barre le chemin. J'ai dû lâcher ma femme. Je l'ai perdue. L'autre s'avançait vers moi, sabre levé et je ne sais pas ce que je lui ai lancé - une branche, un caillou, un sanglier ? - n'empêche qu'il est tombé à la renverse dans la boue noire et a disparu dans les bulles. J'ai crié, j'ai hurlé le petit nom de ma femme que nous sommes les seuls à connaître, elle ne m'a pas répondu mais curieusement Tarass-Boulba oui.

Il était là, en face de moi, essoufflé et trempé. Il s'est avancé, rictus aux lèvres, fier de sa mission pédagogique à accomplir. " Un terrible accident de chasse de plus... " m'a-t-il dit. Il m'a mis en joug, le canon pointé sur mon front solitaire et transi. Il m'a demandé de réciter la table de 8 avant d'en finir. J'ai regardé autour de moi, je pensais à mon " fiston ", combien il me manquait, j'aurais tant voulu qu'il en soit autrement, repartir à zéro, devenir enfin qui je suis vraiment, aimer aussi les autres un peu plus que moi-même, ma femme était tellement belle la première fois, si fragile, comme le givre sur cette fougère, mais c'était la fin, la vraie, pas comme dans les films, et cette fin étrangement, elle ne me déplaisait pas trop. Si ce n'est que d'un bond gigantesque et surnaturel, ma femme dépenaillée et hirsute est  sortie en hurlant d'un taillis - " Enculé ! Salopard ! Pourri ! " - pour lui sauter sur le dos, à ce foutraque diplômé de l'École Normale. Après une courte lutte, le coup est parti, son cou aussi. Tarass-Boulba, Principal de collège public, est tombé raide mais pas très laïc, avec ses bras en croix. 

Le silence enfin, la Paix. L'Armistice, la vraie. J'ai enlevé ma veste de flanelle et l'ai mise sur les épaules de ma femme, qui ne disait mot. De mes bras, j'ai entouré sa taille, elle a collé sa joue sur la mienne et nous avons quitté le bois.