UnDeux


   
 


                                               Abilène chez les Grecs

L'Orgue a pris sa part de pluie
Entends comme ces choeurs sonnent 
Si les Temples suintent de suie
C’est que leur Dieu meure et résonne

Comme les Sirènes d’air s’emplissent
Et volent les misères à la Nuit
Trempées de joie sont les joues lisses
Et noyés alors les noirs soucis

Demain mille roses s’offriront
Dans les bals de musique au loin
Et sous le soir violet des violons
Tangueront les femmes des musiciens

Mais le Jour Béni n’est pas venu
Les Étoiles au ciel dessinent le Pire
Maintes escarmouches envahissent les rues
Des enfants sages en ligne de mire

Et les cendres retombent déjà
Sur les toits gelés des Monts
Les fumées noires des repas
Cachent la voilure et les ponts

Les lignes d’horizon s’effacent
Derrière les coups bas des canons
Les orphelins effrayés s’entassent
Dans la mine noire des corons

Demain mille roses s’offriront
Dans les bals de musique au loin
Et sous le soir violet des violons
Chanteront les femmes des musiciens

Souvenez-vous des héros Grecs
Qui sauvèrent naguère la face du Monde
Quand  leurs muscles galbés et secs
Sortaient gardiens tranquilles de l’onde 

Avaient-ils et faim et peur et peine
Solitaires dans les longues batailles
Quand leur lame s’abattait sans haine
Sur les bras les cous et les poitrails 
 
Songeaient-ils à l’avenir incertain
A l’argent aux femmes frivoles
Payaient-ils en retour les catins
Qu’ils prenaient à même le sol

Les habits déchirés des moines
Gisent sur la chaussée déformée
Éventrés les sacs d’avoine
Nourrissent les chevaux fatigués

Demain mille roses s’offriront                                                                                   Dans les bals de musique au loin
Et sous le soir violet des violons
Pleureront les femmes des musiciens

Que les Vierges s’habillent de noir
Que les enfants en rangs s’alignent
Que les vieillards s’arrêtent de boire
Que les sentinelles fassent leurs signes

Longtemps les cavaliers ont parcouru
Les Landes hérissées de barbelés
Les bêtes assoiffées et fourbues
Arrachaient leurs sabots du sol gelé

lls arrivent sur le front en criant
Des injures terribles et des louanges
Leur courage décuplé par leurs chants
De soudards sortis de la fange  

Ils foncent les Valeureux tête baissée
Dans le piège tendus par les Dieux 
Leur vue jadis aigüe est déjà brouillée
Par l'orgueil qu'ils allument de leurs feux

De leurs os blanchis sortiront des vérités
Que d'autres mettront des siècles à comprendre
Des monarques marcheront dans les allées
Des cimetières où reposent leurs cendres

Demain mille roses s’offriront
Dans les bals de musique au loin
Et sous le soir violet des violons
S'en iront les femmes des musiciens

Sous la Terre les cratères s'animent
La lave en feu écarte ses bras alanguis
Des pierres rouges jaillissent de la cime
Et s'écrasent au sol dans un grand bruit

Tout s'enflamme soudain dans les rues
Les arbres les murs et les jardins
Les flammes lèchent les corps nus
Des acrobates agiles morts de faim 

Que la bataille enfin s'achève
Que les Anges redescendent sur Terre
Que les enfants ravis à nouveau rêvent
De se baigner nus dans la Mer
                                                                                                                              Mais la Victoire n'est pas venue
L'Oracle maudit l'avait prévu
L'Espoir est à jamais perdu
Et la Joie à perte de vue

Dans la Tour noire s'était réfugiée
Abilène la Princesse éphémère
D'un coup d'ailes elle s'est envolée
Par-dessus les flammes de l'Enfer

Demain mille roses s’offriront
Dans les bals de musique au loin
Et sous le soir violet des violons
Enfanteront les femmes des assassins